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RELIGION ET SPIRITUALITE MAÇONNIQUE

postat 3 apr. 2012, 06:29 de Loja Athenaeum

Fr. Jean Jaques Gabut

Maître d’Honneur de la Grande Loge de France

 

 

 

         Par ses mythes, ses rites et ses symboles essentiels, la franc-maçonnerie relève du christianisme judaïque. Cela est parfaitement visible dans tous les rituels, de tout degrés, dans les renvois constants aux mystères bibliques, dans la lecture symbolique de l’univers et du Principe Créateur qu’il offre à ses adeptes.

         Néanmoins, par sa structure idéologique, sa morale, ses messages de fraternité, de tolérance et d’ouverture sur le monde qu’elle apporte aux hommes, elle est vraiment et authentiquement universelle.

         Se situant en dehors des religions et des doctrines politiques ou philosophique, elle se veut le véritable “centre de l’union”.

         Pour employer le terme utilisé par Mgr. Pézeril (celui qui, en 1971, était reçu avec tous les honneurs maçonniques dans le Grand Temple de la Grande Loge de France à Paris), terme repris, une vingtaine d’années plus tard, par Mgr. Thomas, alors évêque de Versailles, elle a pu et su

 < inventer l’œcuménisme >. D’abord celui des églises chrétiennes, en accueillant sous ses colonnes, au XVIIIe, des frères catholiques, protestants, orthodoxes, ensuite un œcuménisme plus global, en recevant dans ses rangs Juifs, Musulmans, Bouddhistes, Hindous, etc.

         Elle répond ainsi parfaitement au sens originel de l’œcuménisme, qui signifie  <terre habitée>, tout l’univers connu.

         La Franc-maçonnerie de tradition est, donc, porteuse d’une spiritualité particulière que nous pourrions nommer universelle, mais aussi laïque. Et ce parce que l’Ordre, en admettant et respectant toutes les religions que professent ses membres, initie un ordre laïque, au sens originel du terme qui signifie qu’il n’est <ni ecclésiastique, ni religieux> et donc ne saurait être assimilé à une religion.

         On a longtemps cru ou souhaiter accréditer l’idée que la spiritualité ne peut être que religieuse, qu’elle se nourrit de l’esprit et du dogme religieux. C’était comme si l’on avait oublié Platon, le premier des spiritualistes laïques. Autrement dit oublier tous les penseurs du Moyen Age et de la Renaissance, qui n’étaient pas toujours des clercs, loin de là, et qui, inspirés par la Kabbale, l’hermétisme chrétien, l’alchimie, mais aussi par la pensée des grands sages de l’Antiquité, allaient composer une œuvre animée d’une forte spiritualité personnelle.

Cette longue liste commencerait par Picco Della Mirandola et Robert Fludd pour finir avec Rabelais, en passant par Raymond Lulle ou les auteurs du <Roman de la Rose> ou du <Rêve de  Poliphile>.

         Certes, la spiritualité n’appartient à aucune religion, elle n’est l’apanage de nul philosophe. Elle doit se concentrer sur le plan métaphysique et, dans ce sens, elle est vraiment <universelle> et repose sur les concepts d’Esprit et de Lumière Universelle.

         La laïcité authentique suppose un Etat non-confessionnel qui assure, à lui seul, le pouvoir temporel, laissant aux religions et à la philosophie l’autorité spirituelle, un Etat incompétent en matière de religion, ou, plus généralement, que toute autorité spirituelle devrait reconnaître son incompétence en matière de pouvoir politique et d’ordre public. Cette séparation radicale du pouvoir temporel et de l’autorité spirituelle est, à notre sens, un postulat essentiel pour l’harmonie des nations et la paix de l’humanité.

         Or, le franc-maçon, par cette voie de la spiritualité, est, de par son âme, fils de la Lumière, tout comme, de par la raison, il est fils <des Lumières>. Le Franc-maçon est un humaniste et, par conséquent, comme disait Térence, <rien de ce qui touche à l’humanité ne lui est étranger>, mais il est à la fois un spiritualiste et tous les chemins qui mènent à Dieu ou au Principe Suprême s’ouvrent pour lui.

         Il existe également dans l’idéal maçonnique, comme se plaît à le nommer notre ancien Grand Maître Jean-Claude Bousquet, une synthèse qui remet en place les grandes valeurs défendues par la République. Car notre spiritualité <s’incarne>, elle devient matière dans notre vie quotidienne ou notre action est contrôlée par la conscience, elle aussi <éveillée> par notre initiation. Une conscience orientée vers l’Autre, considéré dans toutes ses dimensions, cet Autre qui n’est, après tout, comme disait Levinas, <que la manifestation de la hauteur d’où Dieu se révèle>.

         Le Franc-maçon a fait sien, pour toujours, l’axiome d’Alain: <il faut que l’homme apprenne à écouter l’homme>.Se référant à la Loi morale et à la Raison, il doute d’être un <citoyen discipliné et éclairé>, comme le lui apprennent d’ailleurs nos propres Constitutions. Toute la méthode maçonnique lui impose ainsi de se tenir à l’écoute d’autrui, à en respecter la parole et la personne. Ces Constitutions lui demandent également de <travailler constamment pour améliorer la condition humaine sur tous les plans>.

         Ce voyage spirituel est accompagné par la volonté affirmée par l’Ordre dès ses débuts: celle de participer à la promotion des grands idéaux qui concurrent à la défense de la dignité de l’homme, au respect de ses droits et à l’accomplissement de ses devoirs. 

         Dans cette action en faveur de la morale universelle et de l’amélioration de la condition humaine, tant au niveau de l’individu que de la société dans son ensemble, la franc-maçonnerie a, bien entendu, rencontré et continuent de rencontrer beaucoup d’autres courants religieux et philosophiques auxquels ses membres, d’une profonde diversité, ont souvent choisi de s’inscrire.

         Mais la franc-maçonnerie a également, depuis sa création, exercé une action spécifique sur le monde et cela grâce, invariablement, aux frères qui la composent. Cette action s’exerce dans trois directions principales. La première touche à la position de l’homme dans la communauté et la société; elle tient au socio-politique. La deuxième est surtout humanitaire şi philanthropique, elle participe à l’idéal de la fraternité qui l’anime. Enfin, la troisième, la moins visible, la moins perceptible, mais sans aucun doute la plus importante, vise à transformer les hommes par l’intermédiaire des hommes, à les rendre meilleurs, à la fois citoyens utiles et véritables initiés, en quête des Sens, de la Connaissance et de l’Amour.

         C’est bien là, peut-être, la vraie nature de l’Ordre iniţiatique et traditionnel, qui permet d’offrir une quête spirituelle à tous ses membres, quelles qu’en soient les religions, les philosophies ou les origines.

         Le devoir de l’universalisme que s’impose la franc-maçonnerie implique, plus que jamais, la nécessité d’une morale concrète fondée sur des obligations réciproques: entre l’Etat et les citoyens, entre les citoyens eux-mêmes, entre l’homme et la nature, voire même entre les hommes et les animaux. Nous y retrouvons le concept de <bonne volonté> kantien, une volonté bonne opposée à celle mauvaise, décrite par le nietzschéisme: <Il n’y a rien qui puisse être bon sans restrictions, s’il n’existe pas une bonne volonté>, affirmait Kant. Et Voltaire d’y faire écho dans ces termes : <Le premier devoir est celui d’être juste>.

         Il existe donc une philosophie politique du devoir à laquelle obéit la franc-maçonnerie. Les lois seules n’imposent pas des obligations, elles ne peuvent pas éduquer les hommes à la vertu. Il faut que l’homme s’impose lui-même des règles. L’obligation, en ce sens, est celle de devenir Homme, transcendent et dépassant toute appartenance à une race, une ethnie, une nation ou une religion. Cela renvoie à la <loi naturelle> qui reste, certainement, à définir selon l’espace et le temps, mais où l’on trouve des constantes universelles: protection de l’enfance et des personnes âgées, respect de la famille, respect du bien de nos semblables, de l’humanité.

         Un franc-maçon doit toujours avoir présente dans son esprit cette maxime de son frère Montesquieu: <Si je savais quelque chose d’utile à moi mais préjudiciable aux miens, je le chasserais de mon esprit. Si je savais quelque chose d’utile à ma famille, mais qui ne l’est pas à ma patrie, j’essaierais de l’oublier. Si je savais quelque chose d’utile à mon pays et préjudiciable à l’Europe ou bien utile à l’Europe mais préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime>.

         Très naturellement, la franc-maçonnerie ne prend aucune position sur les dogmes religieux, quels qu’ils soient. Elle les respecte tous, laissant à chacun de ses membres la liberté de professer la religion de son choix, sans chercher à l’imposer aux autres.

         D’aucun ont parlé parfois de <doctrine maçonnique>. Si ce terme était employé dans l’acception du Grand Siècle, il y serait question de science, de connaissance, il pourrait, donc, à la limite, se justifier. Mais si on le considère dans son sens moderne, d’ensemble de <croyances ou d’opinions professées par une religion, une philosophie ou un système politique> (Larousse) ou  comme <ensemble de dogmes soient-ils religieux ou philosophiques qui gouvernent l’homme> (Littré), alors le terme est tout à fait impropre, parce que la vérité sur l’Ordre maçonnique est qu’il réunit des individus de toute religion, toute philosophie et tout horizon politique.

         Nous ne nions pas que la Maçonnerie eût parfois la tentation de <séculariser>, c’est-à-dire de faire de cet Accablant la valeur suprême, lui conférant les attributs de l’Eternel, un sécularisme qui soit visible de tout côté dans une religion matérialiste et adorée. C’est à cette tentation que succomba en France la maçonnerie combattante et anticléricale du XIXe et cette tentation menace aujourd’hui encore quelques rares obédiences au monde.

         Nous ne nions pas cette autre tentation, qui menace, dans le sens inverse, une franc-maçonnerie trop <religieuse>, qui pourrait être amenée – et j’emploie le conditionnel, car ce pas n’a jamais été franchi par les obédiences régulières ici visées – à se prendre réellement pour un substitut de l’église, voire une sorte de <super église>.Dans un cas comme dans l’autre, ce fut un dérapage, une dénaturation de l’esprit maçonnique authentique, comme l’a très bien souligné Jean Baylot dans son dialogue avec R.P.Riquet.

         Il n’ y a donc, nulle part, d’opposition doctrinaire entre la foi religieuse et celle maçonnique. Seule une démarche différenciée, selon que l’on se trouve dans l’Eglise, la moquée, la synagogue ou le Temple. Une démarche qui n’est pas la même, mais qui ne se contredit jamais. Tout comme dans le domaine profane, un professeur de mathématiques peut se passionner pour les lettres ou vice-versa, comme l’astronome passionné des mystères du cosmos peut également être un observateur des habitudes de vie des insectes.

         La “Franc-maçonnerie” a pu ainsi dire à notre ancien Grand Maître et ami Henri Tort-Nougues,: “c’est comme un espace vide, comme un endroit où aucune croyance particulière n’est imposée, une fois attaché à une certaine révélation. En ces espace et lieu, chaque maçon peut avouer sa fidélité à une croyance religieuse ou une philosophie personnelle, déterminée par sa propre histoire ou son passé, sa conscience. Et cela parce que, par définition, la franc-maçonnerie ne prend pas en considération telle ou telle révélation, mais les accepte toutes, au profit d’une tolérance réciproque, qui se situe sur un autre plan, dans un autre ordre que celui de la révélation”.

         La franc-maçonnerie n’a pas à imposer des croyances, à proposer un certain article de foi à ses adeptes. Elle se contente d’être le lieu géométrique où ceux-ci, quelles qu’en puissent être les opinions, la religion ou les racines sociales, se retrouvent pour travailler ensemble, sous l’équerre et  le compas, à leur propre perfectionnement et au perfectionnement de l’Humanité.

         Vivant dans la foi, ils suivent <leur> voie vers la Connaissance et la Vérité.

         Et d’ailleurs, c’est le fait de partager un mode de vie, une croyance maçonnique ou religieuse qui pourrait et devrait nous rassembler afin de prendre part à l’oeuvre du Grand Architecte de l’Univers.

         Ce mode de vie, ce sont, paradoxalement, les mots du pape Benoît XVI à propos de l’islam et les réactions à ces propos qui me l’inspirent. Car, il semble bien qu’il existe toujours, dans toute religion, une ambiguïté, voire une dualité des Ecritures saintes. Certains mots–qu’il s’agisse du Coran, de la Bible ou d’autres livres saints–peuvent conduire au malentendu, à l’exclusion

- voire la haine, la guerre dite <sainte>. D’autres, au contraire, sont des mots de fraternité, de charité et d’amour.

         Or, la croyance maçonnique, qui se fie à l’homme, à ses facultés de progrès, à sa générosité, sa possible ouverture au monde, à tous les mondes, pourrait être une précieuse collaboration de la croyance de toutes les religions qui prêchent ces vertus humaines. Son œcuménisme naturel, congénital, oserais-je dire, pourrait contribuer à amener la paix intérieure notamment entre ceux qui croient dans la Bible et ceux qui suivent le Coran.

         Quel formidable champ commun pourrait ainsi s’ouvrir à notre action! Quel merveilleux terrain de dialogue et de coopération pourrait s’ouvrir dans ce monde profane déchiré par des luttes fratricides, bombes terroristes ou parfois par de simples paroles qui blessent ou qui tuent…

         Voilà le pari sur l’avenir de l’homme que nous, mes Frères et Sœurs, de tous horizons, de toute religion, nous pourrions tenir ensemble!

 

Ouvrage de  Herte