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AUX SOURCES DU ROSICRUCIANISME

postat 3 apr. 2012, 06:33 de Loja Athenaeum

Ruslan Opresu, 33°

 

Mystères d’une tradition ésotérique

 

         La Rose et la Croix. L’association de ces deux symboles nous fait remonter très loin dans le passé, dans l’Antiquité chargée de légendes, traditions et mystères, dont les échos ésotériques persistent aujourd’hui encore.

         Le rosicrucianisme ne se limite pas à la signification déjà connue des deux symboles qui le composent: la rose et la croix. Partant du syncrétisme du monde matériel (la croix) et celui de l’âme, subtile et ineffable (la rose), deux volets opposés d’une seule et même création, le sens s’élargit de l’évolution de l’homme à l’intégralité de la Création, un processus à travers lequel l’homme aide la nature à trouver sa propre régénération, permettant au Divin de s’exprimer dans toute sa splendeur.

         Ce courant de pensées structuré dans la plus mystérieuse et ésotérique des organisations, a ses origines dans des temps préhistoriques précis, attestés par les documents. En 1614, le texte–manifeste FAMA FRATERNITAS, consigne, par son apparition même, l’existence d’une Fraternité Rosicrucienne en Europe et se propose de lancer un appel à la sortie de la crise d’un monde en proie aux conflits religieux, bouleversé par les découvertes scientifiques, miné par des maladies et des épidémies dévastatrices. Une sortie possible par l’assimilation de connaissances novatrices, d’une science universelle mystérieuse, censée restructurer la société.

         FAMA FRATERNITAS, qui ne compte qu’une trentaine de pages, représente le premier Manifeste Rosicrucien. Il recèle, dans sa première partie, une radiographie que les frères rosicruciens entendaient faire à la société contemporaine: malgré les découvertes scientifiques importantes, l’humanité n’avait point bénéficié de la lumière et du bien-être auxquels elle avait rêvé; les gens se souciaient de leur propre bien-être plus qu’ils ne se préoccupaient de se mettre au service de l’humanité; les auteurs formulent des critiques sévères contre certaines doctrines,considérées comme obsolètes, attribuées notamment au Pape et mettent au jour certaines contradictions, qui se manifesteraient, selon eux, entre théologie,physique et mathématiques. Certes, les idées de Cornelius Agrippa exprimées dans «De Occulta Philosophia» exerçaient sur les Rosicruciens une attraction évidente et constante, en sorte que la magie passait pour une science véritable. Après avoir évalué la société, les rosicruciens n’hésitent pas à proposer, en guise de solution salvatrice, une somme de connaissances innovantes qui puissent contribuer à «la réforme universelle » et qu’ils tiennent du fondateur de l’Ordre, Christian Rosenkreutz.

         Dans sa dernière partie, Fama Fraternitas dévoile l’identité de Christian Rosenkreutz; un jeune Allemand, né en 1378, qui, à 16 ans accompagne le moine chargé de son instruction dans un pèlerinage à Jérusalem, au Saint Sépulcre, véritable voyage initiatique.

         Le deuxième Manifeste–Confessio Fraternitatis–se voulait, comme son titre l’indique «Confession de la Fraternité de la R.C. aux savants de l’Europe», un appel adressé à l’élite de la société à participer à la réforme universelle sur la base de la solution rosicrucienne, qui promettait la clé de tout savoir sain, fût-il dans l’art, la philosophie, les sciences, la théologie ou la médecine. La source de ces connaissances est à retrouver non seulement dans les recherches effectuées par Christian Rosenkreutz lui-même, mais aussi et surtout dans ses révélations, issues des initiations, révélations qui vont jusqu’à l’illumination divine, avec l’aide des anges.

Ce deuxième manifeste projette, par ailleurs, une vision apocalyptique sur le monde, qui approche «l’état de repos», soit la fin d’un cycle de l’existence; le document propose la vision d’un Temps de l’esprit, vécu à l’intérieur d’une âme régénérée par illumination.

         Suivant le fil de cette pensée, par Confessio Fraternitatis, les Rosicruciens appellent leurs contemporains à se joindre à eux dans le but de «mettre en place un gouvernement en Europe», d’après le plan établi par Christian Rosenkreutz; les chercheurs sont appelés à apporter leur pierre à l’édification d’une «forteresse de la vérité».

         Les «Noces Chymiques» de Christian Rosenkreutz, ouvrage daté de 1616, est considéré comme le troisième Manifeste Rosicrucien. Encore que anonyme, la paternité est unanimement attribuée à Johann Valentin Andreea.

         Dans ce Manifeste, Christian Rosenkreutz, octogénaire, relate les voyages de sa vie, sous la forme d’un calendrier, s’étalant sur 7 jours, où il participe à une série de noces royales.

         En examinant le Manifeste, les chercheurs y ont découvert une véritable oeuvre littéraire, où le baroque, la fable, l’allégorie et le symbole sont maniés de main de maître, avec un art digne d’un chef--d’œuvre du XVIIe siècle.

         L’histoire du rosicrucianisme se mêle à celle de l’ésotérisme occidental.

         Dérivé du grec«esoterikos», un superlatif qui signifie «vers l’intérieur», l’ésotérisme définit le processus de la connaissance inaccessible de manière directe ou au public ordinaire, évoque l’idée d’un mouvement orienté vers l’intérieur, une gnose accessible au travers de l’intellect jusqu’à un certain point, à la différence de l’exotérisme, qui inclut l’acquisition des connaissances par voie didactique ou par toute étude, y compris celle institutionnalisée et qui contourne la voie initiatique, pour la simple raison qu’il ne la comprend pas, n’y a pas accès.

         Grâce à ces trois Manifestes, les rosicruciens se situent à l’avant-garde de la société et de leur époque, témoignant d’une vision pragmatique impressionnante: depuis la radiographie sévère d’un monde malade jusqu’à l’appel à conjuguer les efforts intellectuels et à établir une plate-forme philosophique comportant des réponses-clés, basées sur des connaissances considérées par eux comme infaillibles, puisées dans la sagesse et les courants de pensées de l’Antiquité et du Moyen -Age: Alchimie, Hermétisme, Kabbale, Astrologie, Tarot,Numérologie, Druidisme, Sufisme, etc.

         L’Alchimie et l’Hermétisme sont deux grandes écoles de pensées qui ne sauraient être examinées séparément, bien qu’ils aient eu un rayonnement géographique différent;

L’hermétisme s’est développé notamment en Occident et au Proche- Orient (Egypte, Grèce, Asie Mineure), alors que les processus alchimiques ont été pratiqués un peu partout et sous différentes formes dans presque toutes les époques: en Occident, pendant le Moyen Age et la Renaissance, au Proche et Moyen Orient, mais aussi en Inde et en Chine.

Pourtant, en Occident, l’Alchimie et l’Hermétisme sont étroitement liés, d’où la nécessité d’être étudiés ensemble, justement pour les mieux saisir et les interpréter correctement.

         L’Hermétisme est né dès le début de l’ère chrétienne, exprimant une synthèse, suivant laquelle le dieu égyptien THOT et celui grec HERMES (Mercure, chez les Romains) se superposent ou se confondent même. Hermès est le Trismégiste, trois fois plus grand, ou le maître des trois mondes ou des trois Principes. Corpus de conceptions égyptiennes et néoplatoniciennes, l’Hermétisme est une Gnose, dont le but déclaré est la régénération de l’homme ordinaire et profane, par la connaissance de sa réalité supérieure et de ses pouvoirs cachés, au-delà de sa nature apparente.

         Les textes fondamentaux pour l’Hermétisme sont les 18 traités du CORPUS HERMETICUM, auxquels sont venus s’ajouter nombre d’ouvrages et traités attribués soit à Hermès Trismégiste, soit à ses adeptes.

         L’Alchimie occidentale (tout comme celle arabe), inspirée de l’Hermétisme, se place de manière symbolique sous le signe de la Caducée, étant connue comme une science occulte, consacrée à la transmutation des métaux, tant des métaux réels, au sens propre, que des symboles qu’ils représentent. La Grande Œuvre Alchimique vise à sublimer la matière, libérer l’âme des contraintes du corps physique; le plomb deviendra or, faisant que l’Homme devienne Supra-Homme, un Démiurge primordial.

         Avec son âme (le Soufre) devenue lucide, l’adepte va régénérer son esprit (le Mercure) et va transformer la matière banale en formes sublimes (sels). Les techniques et procédés utilisés, fréquemment visibles dans les dessins et les tableaux de reconstitution de l’époque, étaient bien sûr cachés à la curiosité profane,étant transmis aux initiés par le biais des clés symboliques, inaccessibles aux autres.

         Tout le savoir alchimiste est synthétisé dans la Table d’Emeraude, la célèbre TABULA SMARAGDINA, texte attribué à Hermès Trismégiste lui-même et découvert dans son tombeau légendaire, gravé sur une tablette d’émeraude.

         On ne saurait parler d’Alchimie sans mentionner le terme V.I.T.R.I.O.L.(Visita Interiorem Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem), c’est-à-dire «Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée». Les Illuminés saisissaient le sens de cette exhortation: explore l’intérieur de la matière et, par purifications successives, tu obtiendras la vérité cachée, la vérité alchimiste.

         Par cette même formule (vitriol), les alchimistes opératifs tentaient de transformer tout métal ordinaire en or, par toute une série de combinaisons et réactions chimiques avec d’autres éléments; au plan symbolique, ésotérique, c’est le retour de l’être au noyau le plus intime de la personne humaine, par où devrait commencer le processus de «réactions chimiques» de perfectionnement.

         La logique alchimiste a vite amené à établir certaines correspondances entre les planètes et les différents centres, zones et organes du corps humain; ainsi, la plupart des érudits de l’époque, alchimistes-astrologues, plaçaient Saturne dans le cerveau, Jupiter sur le front, Mars dans les poumons, le Soleil dans le cœur, Vénus dans l’estomac, Mercure dans la région du foie et la Lune dans les intestins. Pareillement, les quatre éléments-principes étaient souvent localisés comme suit: le Feu dans le cœur, l’Eau dans le foie, la Terre dans les poumons, l’Air dans la vessie.

         La KABBALE, qui semble avoir fortement influencé l’alchimie, peut être considérée comme l’une des sources de la doctrine des rosicruciens. Quant à l’origine du terme, il renvoit au mot hébreux Quabalah, composé de la racine QBL ou Quabel - recevoir, indiquant une tradition orale reçue ou ce dont on hérite par tradition, en référence aux enseignements reçus par Moïse, y compris aux cinq livres initiaux – la TORAH. Ces traditions orales ont par la suite été transmises dans les grandes œuvres hébraïques, le TALMUD et dans d’autres textes ésotériques, dont il convient de mentionner Sepher Yetzirah (Livre de la Formation), Sefer ha-Bahir (Livre de la Clarté), Sefer ha-Zohar (Livre de la Splendeur). La démarche initiatique de la kabbale consiste à trouver le sens originel des textes sacrés, considérés comme symboliques ou allégoriques. L’idée centrale des kabbalistes diffère de celle des clercs. La Kabbale affirme que «l’univers n’est pas une création, mais une émanation de Dieu». C’est une idée qui penche vers le panthéisme. Cette philosophie subversive est donc caractérisée par la présence de Dieu en tout Moi et met en question le système élaboré par la métaphysique aristotélique. Le panthéisme a été illustré par Giordano Bruno, qui fut condamné et brûlé vif par l’Inquisition en 1600, à Rome, mais aussi par Spinoza, dont les idées lui valurent l’excommunication par les Juifs. Le philosophe kabbaliste est moniste et s’oppose ainsi au dualisme des trois grandes religions monothéistes.

         Les Rosicruciens, sous l’influence de la Kabbale, se sont évadés des dogmes catholiques, offrant une philosophie chrétienne, parsemée d’hermétisme.

         Les alchimistes étaient des initiés et se reconnaissaient mutuellement comme frères. Ils aspiraient à être simples comme la nature et juraient de garder les secrets de l’Art transmis par initiation.

         Phoenix qui déplie ses ailes en sortant des flammes symbolise la pierre philosophale. Celle-ci a été décrite par les alchimistes comme s’ils l’avaient vue. Ils ne mentaient pas, mais exprimaient le résultat de leur réflexion. En procédant par analogie, ils parvenaient par la voie de la déduction à ce qu’ils s’imaginaient être la fameuse pierre. Il ne leur restait plus qu’à la faire apparaître. Comme elle existait, dans leur esprit, ils pouvaient donc la décrire. Elle était d’un rouge incandescent, couleur de rubis, lourde, mais pas en métal, plutôt un corps cristallin, diaphane, limpide. Elle pouvait être réduite en poudre et sous cette forme, projetée sur les métaux fondus, on obtenait la transmutation. Enfin, sous forme de solution, mêlée à l’alcool, elle devenait le remède universel, l’élixir de la vie.

         Etant le produit de l’Art, elle était ni plus ni moins que la matérialisation de l’Esprit. Elle faisait de l’alchimiste un maître de la nature, souriant et radieux tel le soleil, détenteur de la triple rose de la science hermétique. En détenant la pierre philosophale, l’alchimiste tenait le secret de la nature et de la santé, de la richesse, source de la sagesse universelle et de la sérénité de l’esprit. Riche, fort et sage comme Hermès Trismégiste, il était trois fois tout-puissant.